Le Blues de l’Homme en noir

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, un article un peu particulier puisqu’il va s’agir d’une nouvelle racontant ou essayant d’imaginer ce que peut ressentir un arbitre sur un terrain de foot. Toute cette histoire est bien évidemment d’une fiction et toutes ressemblances avec des événements s’étant déjà produits ou allant se produire est purement fortuite. Sur ce, bonne lecture.

Stade Félix Bollaert, Lens, 24 mai 2018.

J’arrive au Stade Félix Bollaert pour y arbitrer le dernier match de la saison. Il oppose Lens et Marseille. Je ne me sens pas très à l’aise car je n’ai jamais caché ma préférence pour les Girondins de Bordeaux, et, ce soir, je dois arbitrer leur opposant direct au titre. Autant dire que ma prestation va être ultra surveillée et les insultes tomberont lourdement sur moi en cas de décision « étrange » ou « partisane ».

Je rejoins mes 5 assistants dans le vestiaire qui nous est réservé. Nous réarbitrons à 6 depuis que Michel Platini est arrivé à la tête de la FIFA. Blatter avait instauré la vidéo à la suite de l’erreur incroyable lors de la finale de la dernière Coupe du Monde au Brésil. Les Allemands avaient vu le ballon égalisateur entrer dans le but Brésilien de plus d’1m, comme tout le stade, d’ailleurs. Mais l’arbitre n’avait pas bronché et le Brésil avait remporté sa Coupe du Monde, la 6ème des Auriverde.

Donc Blatter avait mis en place la vidéo. Et après seulement 5 journées, les médias avaient fustigé ce système, trouvant que le jeu perdait sa vitesse, car le recours à la vidéo avait rapidement débordé. Après la validation des buts, mise en place en 2014, les entraîneurs avait hurlé pour qu’elle soit utilisée pour vérifier les hors-jeu, les contacts dans la surface, ainsi que les fautes de mains. Les matches, censés durer 90 minutes, duraient en moyenne près de 2h.

Platini s’était fait élire avec comme argument principal le retrait de la vidéo immédiat et une confiance presque aveugle accordée aux hommes en noir. Nous étions donc revenu à l’arbitrage à 5 + le « 4ème » arbitre. Cependant, l’arrivée de Platini n’avait pas que des aspects positifs. L’instauration du fair-play financier, lors de la saison 2014-2015, avait conduit à la création d’une SuperLeague Européenne, voulue par des clubs qui auraient souffert face à cette nouvelle mesure.

Cela avait fait du bien en Espagne, où Real Madrid et FC Barcelone se partageaient les titres. Depuis, le FC Valence a pu devenir Champion, après que l’Atletico Madrid se soit imposé pour la 1ère saison sans les 2 gros. Par contre, la Premier League anglaise s’est considérablement appauvrie avec les départs des 2 Manchester, de Liverpool, d’Arsenal, Tottenham et Chelsea.

La Ligue 1, aussi, avait bénéficié du départ du PSG dans cette SuperLeague. Le club Parisien régnait en maître depuis la saison 2012-2013. Lors de leur dernière saison en Ligue 1, ils avaient réussi l’incroyable série de 38 matches de Championnat sans défaite. En fait, ils avaient aligné… 38 victoires. Il faut dire que depuis que Messi et Ronaldo ont signé à Paris, le club est très difficile à manoeuvrer.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, je dois arbitrer un match qui, pour la 1ère fois depuis 5 ans, va sacrer un nouveau champion. Et mon problème, c’est que « mon » équipe va jouer en même temps. Chacune de mes décisions va peser bien lourd.

En entrant dans le vestiaire, je salue mes camarades. Nous nous changeons en plaisantant.

« Tu sais ce que fait un Lyonnais quand il remporte le championnat de National ? Il sauvegarde sa partie ! »

C’est devenu une blague très courante après le départ de Jean-Michel Aulas de l’Olympique Lyonnais. Depuis, la Capitale des Gaules va de désillusion en désillusion, luttant cette saison pour ne pas descendre en CFA. Triste destin que celui-ci. Digne de Grenoble, Nantes ou Strasbourg.

Une fois en tenue, nous sortons tranquillement pour nous échauffer.

En sortant du couloir qui mène à la pelouse, nous sommes éblouis par le soleil. La température de cette fin de journée est agréable, bien qu’un peu chaude. Ce sera parfait pour ce dernier match. En tribunes, les supporters Lensois donnent déjà de la voix pour encourager leurs joueurs. Mais je n’entends pas les Marseillais. Et pour cause. En tournant la tête vers le parcage visiteurs, je m’aperçois qu’ils ne sont pas encore arrivés. Le délégué de la Ligue de Football vient me voir.

« – On a eu un soucis avec les ultras Marseillais. Ils se sont frottés aux forces de Police.
– Ça ne va pas retarder le coup d’envoi ?
– Non, il est toujours prévu pour 21h, mais j’attends une confirmation du préfet de Police. »

Je le remercie et continue mon échauffement. Mes assesseurs me demandent ce qu’il se passe. Je leur explique, en me demandant toutefois comment va se dérouler le match si j’oublie de siffler un pénalty. Je leur demande donc de me signaler tous les mauvais gestes et toutes les fautes. Grâce à nos radios, nous pourrons communiquer pour que je puisse prendre la meilleure décision possible.

Je regarde ma montre, il est déjà 20h45. Nous rentrons aux vestiaires pour enfiler nos maillots de match, récupérer drapeaux, sifflets et cartons.

Le délégué vient nous voir. Il vient nous confirmer le coup d’envoi du match pour 21h. Je me mets à l’entrée du couloir pour attendre les 2 équipes, que je n’ai pas encore croisées, si ce n’est pendant l’échauffement. Mes 2 arbitres de touche sont partis les chercher. Les Lensois arrivent, imités quelques secondes plus tard par les Marseillais. Je salue les 2 capitaines et leur demande de se tenir prêts.

Puis nous entrons dans le stade.

Les Lensois déploient un tifo magnifique en Rouge et Or. J’ai presque envie de continuer à l’admirer au lieu de saluer la tribune Présidentielle. Les joueurs locaux vont être survoltés, avec des supporters aussi fervents. Avec un peu de chance, mes décisions n’auront que peu d’impact sur le résultat final du championnat.

Les 2 équipes sont alignées, les joueurs saluent l’ensemble du stade puis les locaux s’avancent vers nous en nous serrant la main. Une fois le même geste effectué par les Marseillais, j’appelle les 2 capitaines.

Je les salue de nouveau, et leur présente la pièce pour le toss. Je la lance, l’engagement sera Marseillais. Les Lensois ne veulent pas changer de terrain. Je vais donc saluer les entraîneurs. Après avoir serrer la main du Lensois, le coach visiteur serre la mienne et se rapproche de moi pour me glisser quelques mots.

 » On sait que t’es pour Bordeaux. Mais t’as pas intérêt à nous entuber. Sinon, ce n’est pas la peine de revenir à Marseille. »

Décidément, les méthodes d’Anigo ne changeront jamais. Heureusement pour moi, le délégué a tout entendu. Il le consigne dans son carnet. Nul doute que Marseille et Anigo seront sanctionnés.

Je récupère le ballon que j’avais posé lors du tirage au sort et me dirige vers le milieu du terrain. Les 2 attaquants Marseillais sont prêts. Je siffle au signal du délégué. Le dernier match de la saison est parti.

Le public Lensois pousse fort derrière son équipe. Et soudain retenti un assourdissant « Allez l’OM » ! Je frissonne en voyant les Ultras Marseillais entrer dans leur parcage. Certains sont cagoulés, les visages sont difficiles à distinguer. Je me demande comment les stadiers ont accepté de les laisser entrer. Dans mon oreillette, mon assistant me tire de ma léthargie.

« – Oh ! Tu dors ? Il y a corner pour Lens !
– OK, merci. »

Premier « coup de pied de coin », cher à Jean-Michel Larqué, disparu après l’Euro 2016, et premières échauffourées dans la surface. Du tirage de maillot à tire-l’arigot, du ceinturage… Je regarde mon arbitre de surface qui me signale le point de pénalty si je siffle le corner. Je décide donc d’appeler les 2 capitaines.

« – Messieurs, on joue depuis 5 minutes, vous êtes déjà en train de vous étriper ! Ça s’arrête immédiatement ou je siffle pénalty. »

Ils retournent se placer et calment leurs coéquipiers. Le corner se joue finalement, sans encombre. Marseille peut partir en contre-attaque mais le milieu défensif Lensois intervient de façon rugueuse. Je lui fais signe de venir me voir.

« C’est le dernier avertissement ! Vous vous calmez ou je vous mets un carton jaune ! »

Le jeu reprend par un coup franc, mais j’entends les supporters visiteurs hurler que j’aurais dû l’exclure. Toujours dans la démesure.

Je suis toujours tendu, j’ai peur de faire une erreur.

Quelques minutes se passent, les 2 équipes se neutralisent. Mais un jeu en triangle très bien effectué transperce la défense Lensoise. L’attaquant Marseillais part bien dans le dos de la charnière centrale, mais se fait découper par un défenseur revenu en catastrophe.

Les Lensois hurlent de dépit, ils savent que ma décision va être cruelle. Je jette malgré tout un coup d’oeil vers mon assistant. Il me fait signe de venir le voir.

« – Il n’était pas dernier défenseur, leur numéro 6 l’a dépassé juste avant son tacle. Le carton jaune est suffisant. »

Je cherche donc dans la poche de mon maillot pour avertir le joueur fautif. Félix Bollaert pousse un ouf de soulagement pendant que les Ultras Marseillais crient au scandale.

« – L’arbitre, t’es un voleur ! »

Anigo s’est fait plaisir, mais je décide de laisser passer pour cette fois. Je comprends sa frustration. Le coup franc est bien placé. Le tireur marseillais place son ballon pendant que je peine à faire reculer le mur Lensois. J’y parviens enfin et indique aux Marseillais de jouer le coup franc. Il est mal tiré et s’envole dans les tribunes. J’indique le renvoi aux 6m, quand mon arbitre de surface m’interpelle.

« – Fais gaffe au 11 Marseillais, il m’a l’air particulièrement chaud, ce soir. »

Je jette un coup d’oeil vers le joueur, qui a effectivement l’air très nerveux. Il faut dire qu’il n’a pas marqué depuis 6 mois et son public l’a pris en grippe, malgré la confiance de son entraîneur. Marquer ce soir ferait oublier sa saison médiocre.

Quelques minutes s’écoulent. On arrive à la 30ème minute et, alors que le ballon sort en touche, les 2 capitaines viennent me voir.

« – On peut faire une pause, le temps de boire un peu, il fait très chaud. »

J’acquiesce et dirige tout le monde vers les bancs de touche en me maudissant de ne pas y avoir pensé moi-même. J’avais pourtant remarqué que quelques joueurs avaient le visage très rouge et semblaient presque à l’agonie.

Après 2 minutes de pause, le jeu reprend. Les 2 équipes souffrant de la chaleur, ou peut-être de l’enjeu (Titre de Champion pour l’un, place en Europa League pour l’autre), le rythme est retombé et la mi-temps se rapproche tranquillement.

Quand soudain, l’attaquant Lensois dribble les 2 défenseurs centraux et écarte sur son ailier gauche. En voulant se replacer au point de pénalty, il percute le 11 Marseillais, revenu défendre et que m’avait signalé plus tôt mon arbitre de surface. J’interromps le jeu, le Lensois est touché à l’arcade et pisse le sang ! J’appelle les soigneurs. J’ai vu le fautif partir se replacer en attaque, pensant sans doute que je l’aurais oublié. Une fois le Lensois évacué, je m’approche de mon arbitre de surface.

« – Coup de coude volontaire, pénalty et carton rouge. Il est venu pour lui faire mal, pas pour jouer la balle. »

Je me tourne vers l’arbitre de touche, qui hoche la tête pour montrer son approbation à la sanction. Je cours vers le joueur fautif en cherchant dans la poche de mon short. Lorsque je m’approche de lui, je ralentis et note sa sanction sur mon carnet avant de brandir mon carton. Rouge. Comme Anigo qui explose de rage sur son banc. Comme le public Lensois qui exulte au moment de la sanction. Comme le joueur que je viens d’exclure qui me montre toute sa colère en m’insultant et en venant front contre front avec moi. Il y a tellement de bruit que je n’entends rien de ce qu’il me dit. Je ne saisis que quelques bribes de paroles.

« – … à Marseille … caillassé … pneus crevés. » Puis plus distinctement. « Fait gaffe de pas prendre un coup de couteau. »

En voilà un qui ne jouera pas les premiers matches de la saison prochaine. Grâce aux micros et aux enregistrements des propos, le délégué de la Ligue aura tout entendu. Et lors de son passage devant la Commission de Discipline, il pourra réentendre ses paroles, des fois qu’il les aurait oubliées. Je note le tout sur mon carnet et retourne dans la surface marseillaise.

Le tireur Lensois est prêt. Le gardien aussi. Je siffle. Il n’y a plus un bruit dans le stade, le temps semble s’être arrêté. Les 2 joueurs se défient du regard. L’attaquant démarre sa course. Je la vois au ralenti, comme dans les films. Le gardien part à droite, le ballon à gauche. But.

Le stade explose, les ultras Lensois craquent quelques fumigènes. Je ne peux m’empêcher de sourire en voyant ce spectacle Sang et Or en tribunes. Depuis que les fumi ont été réintroduits dans les stades, moyennant quelques mesures de sécurité, les tribunes ont retrouvé des couleurs et de la vie.

Les joueurs Marseillais, me voyant sourire, s’approche de moi et m’invectivent.

« – Pourquoi tu rigoles, toi ?
– Ça te fait marrer de nous avoir mis à 10 ?
– Tu vas voir ce qu’on va te mettre à Marseille ! »

Je les calme en leur disant que je n’ai pas d’intérêt à les voir perdre. Ce n’est pas tout à fait vrai, mais je veux que la nervosité retombe le plus rapidement possible. Le match se déroulait bien jusque là et il commence à partir en vrille.

Le match reprend. Les chants Lensois se font plus forts, les chants Marseillais reprennent de plus belle.

Puis la mi-temps arrive. Un quart d’heure de repos pour se remettre de nos émotions. Mais dans le couloir, José Anigo me prend à parti.

« – Pourquoi vous avez sorti le rouge pour lui, il est doux comme un agneau !
– Je ne savais pas que les agneaux mettaient des coups de coude. Maintenant, vous dites à vos joueurs de se calmer en 2ème période, sinon les cartons vont pleuvoir.
– Ils seraient tranquilles si vous n’aviez pas fait n’importe quoi !
– Je n’ai pas fait n’importe quoi, Monsieur Anigo, c’est votre joueur qui a pété les plombs sans raison.
– De toutes façons, on sait que vous êtes un enculé de Bordelais !
– Je suis donc un voleur doublé d’un enculé. Très bien, Monsieur Anigo, je ne veux pas vous voir aux abords du terrain en 2ème période. Vous resterez aux vestiaires.
– On va te faire ta fête, quand tu viendras à Marseille ! Sale bâtard ! »

Il repart, vexé et énervé, quand mes assistants se rapprochent de moi.

« – Mais pourquoi t’as fait ça ? Le match va être ingérable, maintenant.
– Ouais, dès qu’on va approcher du Kop visiteurs, ils vont nous balancer des bouteilles et des briquets, putain !
– En plus des insultes.
– Hé ho ! Je ne vais quand même pas me laisser insulter en souriant ! Maintenant, on arrête de se prendre la tête. »

L’ambiance s’est tendue en 5 minutes. Le délégué entre en nous demandant si nous allons bien. Notre réponse, bien qu’évasive, semble lui convenir. Après quelques minutes de repos, nous repartons vers la pelouse.

Les Lensois lancent cette 2ème période. Malgré mes ordres, Anigo est sur le banc. Mes assistants me font signe de laisser couler pour le moment. Je suis passablement agacé par cette attitude désinvolte, tant de la part du coach Marseillais que de mes assistants.

Le match reprend ses droits. La présence d’Anigo sur le banc semble avoir calmé les joueurs ciel et blanc. Les 10 premières minutes se passent sans encombre. Le Lensois blessé à l’arcade en 1ère période a retrouvé sa place sur le terrain. Il a aussi changé son maillot maculé de sang pour un uniforme propre.

Le match semble bloqué, entre des Lensois qui mènent au score et ne veulent pas prendre de risques inconsidérés et des Marseillais qui ne savent pas par quel bout manoeuvrer cette défense. La 60ème minute approche, et lors d’une sortie en touche, mon oreillette émet quelques sons. Un changement va avoir lieu. Les Marseillais font sortir leur milieu défensif, le numéro 6, pour faire entrer un 2ème attaquant. Changement offensif, ils doivent impérativement remporter ce match.

Très rapidement, les Olympiens reprennent le contrôle du match et se montrent les plus dangereux, malgré le surnombre Lensois. Surnombre temporaire. Peu de temps après son entrée en jeu, l’attaquant Marseillais part dans le dos de la défense et le défenseur que j’avais averti en 1ère période reviens à la charge. Il se jette et tacle dans la surface. 2ème faute. 2ème carton jaune. 2ème carton rouge du match.

La faute est flagrante, je sors le carton rouge !

Le Lensois proteste, hurle qu’il n’a jamais touché le Marseillais, mais la cheville complètement désaxée et les hurlements du joueur blessé me prouvent le contraire. J’appelle en criant pour que les soigneurs se dépêchent ! Je leur fais signe d’amener la civière. Ils mettent le joueur sous oxygène, immobilisent sa cheville cassée, le place sur la civière et l’évacuent. Le match va se finir à 10 contre 10.

Cette horrible blessure a choqué tout le stade, d’autant que les images terribles de la cheville fracturée sont rediffusées sur les écrans géants du stade. Le public hurle son dégoût. Il me semble même avoir vu une supportrice vomir devant ces images insoutenables.

Quelle idée de les avoir remontrées à l’écran !

Pendant que les joueurs marseillais se disputent pour savoir qui va tirer, un milieu offensif rentre à la place du joueur blessé. Je note son numéro sur mon carton de match. C’est finalement le capitaine qui se charge du pénalty. Un coup d’oeil rapide à mon arbitre de surface qui valide ma décision et m’indique qu’il est prêt.

Attaquant et gardien se font face. On se croirait dans un western de John Wayne. La différence, c’est qu’on sait qui va dégainer en 1er. Le joueur s’élance. Il tire. Le gardien de but est parti du mauvais côté, mais le ballon est tiré trop haut. Il heurte la barre transversale et retombe… sur ou derrière la ligne ? Je ne sais pas, je n’ai pas eu le temps de voir. Mon assistant me fait signe de laisser jouer. Selon lui, le ballon n’est pas rentré. Je décide de lui faire confiance.

Sur son banc, Anigo est complètement dingue. Il s’en prend violemment au 4ème arbitre ! Il est fou de rage. J’arrête le jeu pour voir ce qu’il se passe. Le 4ème arbitre me dit qu’il a été insulté, saisit par le col par l’entraîneur Marseillais, qui s’en défend, bien évidemment. Le coach Lensois s’en mêle à son tour en confirmant les dires de mon homologue. 2 contre 1. Je le prend à part.

« – Monsieur Anigo, je vous avais dit de rester aux vestiaires à la pause. Vous ne m’avez pas écouté, mais je n’ai rien dit. Là, vous êtes allé trop loin, je ne veux plus vous voir aux abords du terrain. Vous allez dans votre vestiaire, je ne veux plus vous voir. Sortez ! »

Il sort en m’insultant copieusement. Le stade, qui a vu l’altercation, le siffle. À moins que ce ne soit moi, je ne sais pas. Et je m’en moque. Je suis enfin débarrassé de lui. Du moins, pour ce match.

La partie reprend par une balle à terre. Les Lensois repartent à l’attaque. 70ème, 75ème, 80ème, le score ne bouge toujours pas. Les actions se font plus rares, les joueurs sont de plus en plus fatigués. Les visiteurs semblent avoir compris qu’ils ont laissé passer leur chance. Mais sur un dégagement de leur gardien, la défense Lensoise est prise à revers. L’attaquant rentre dans la surface et se fait faucher par le gardien. Du moins, c’est ce que j’ai cru voir. Mais je suis un peu loin de l’action, je n’ai pas été suffisamment réactif, sur ce coup.

Je siffle et m’apprête à désigner le point de pénalty quand mes 2 assistants, mieux placés que moi, me crient dans l’oreillette :

« – Il simule, il simule, il nous a fait une Fiorèse ! Il n’y a pas eu de contact ! »

Le Marseillais se relève en souriant, lorsque je lui montre le carton jaune.

« – Vous avez plongé, c’est ce que vous méritez !
– Non, il m’a accroché le pied, vous pouvez pas, il y a péno ! Il y a péno ! »

Je reste ferme. En tribunes, les Marseillais me lancent ce chant bien connu, « l’arbitre, ta mère est là, juste devant nous ! » J’espère qu’elle ne regarde pas ce match.

Le coup franc est bienvenu pour Lens, qui était à la peine depuis quelques minutes. Soudain, une clameur se fait entendre dans les travées de Félix Bollaert. Les « Bordeaux, Bordeaux, on t’encule ! » montant de la tribune visiteurs me laisse penser que « mes » Girondins ont marqué.

Toujours 1-0 alors qu’on rentre dans les 5 dernières minutes du match. Marseille pousse, mais ne parvient pas à franchir la défense Lensoise bien regroupée. Les tirs, souvent non cadrés, terminent dans les bras du gardien. Une dernière action Lensoise vient conclure cette saison. Je siffle les 3 derniers coups de ma saison. Les vivas s’élèvent du stade alors que les Marseillais semblent dégoûtés. Mes assistants me rejoignent, les joueurs locaux viennent nous serrer la main, en arborant de grands sourires, pendant que les Marseillais sortent sans même un regard dans notre direction. Je n’ai pas envie de rentrer immédiatement me changer. Je profite de l’ambiance de folie qui règne ici et attends avec fébrilité les ultimes résultats de la soirée.

Le speaker du stade les annonce enfin. Je tremble d’excitation. Et c’est avec stupeur que j’apprends le dernier résultat des Marine et Blanc ! Une belle victoire face au 3ème de Ligue 1… sur le score de 5 buts à 4 au Stade Bordeaux Océan. Décidément, depuis 2012, les Bordeaux-Lille sont le théâtre d’un spectacle hors norme.

Mais je ne dois pas montrer ma fierté sur la pelouse. Je rentre tranquillement au vestiaire où, enlevant le bracelet anti transpiration de mon poignet, je dévoile le logo du FC Girondins de Bordeaux.

Il me suit depuis la saison 2012-2013, lorsque le FCGB s’était imposé en Europa League. Aujourd’hui, je suis heureux ! Mes décisions ont été justes et honnêtes, mes assistants m’ont beaucoup aidé. Je les en remercie en entrant dans le vestiaire.

Mais la joie qui me remplit retombe rapidement lorsque le délégué vient me voir. Il veut me montrer les images de la simulation que j’ai sifflée. Je commence à trembler. J’ai soudain peur de m’être trompé. Et effectivement, les images déjugent mes 2 arbitres assistants. Le contact est toutefois très léger. Mais il existe. J’aurais du siffler pénalty.

En revenant pour prendre ma douche, je commence à imaginer les titres dans la presse, demain. Ou dès ce soir, sur les sites d’informations sportives. Je décide de garder cette erreur pour moi, je ne veux pas accabler mes collègues.

Sous la douche chaude, je repense beaucoup à ce match, à tous les matches que j’ai pu arbitrer. Et je prends une décision qui va changer ma vie. J’en ai assez de me faire constamment critiquer, que je prenne la bonne ou la mauvaise décision. J’en ai assez de me faire insulter par tous les supporters. Et surtout, j’ai envie de revoir Bordeaux et le Stade Bordeaux Océan, où je n’ai pas mis les pieds depuis bientôt 3 ans. Je veux redevenir un supporter normal.

Une fois rhabillé, je me dirige vers la salle où se tient la conférence de presse. Quand vient mon tour, je fais mon Mea Culpa, en présence des dirigeants Marseillais. Les journalistes présents dans la salle en frissonnent de plaisir, ils vont pouvoir s’en donner à coeur joie.

Mais lorsque j’annonce que je mets un terme à ma carrière d’arbitre, pas un bruit. Pas une réflexion. Rien. Je viens d’ne surprendre plus d’un. Ne voulant pas répondre aux questions qu’ils pourraient éventuellement me poser, je me lève et quitte rapidement la salle.

Je sors du stade et me dirige vers le taxi qui m’attend. Direction la gare. Direction Bordeaux. Libre. Et heureux !

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